
Infrastructures, climat, APD, capital privé : la grande bataille des banques de développement
Les institutions financières de développement sont à Cape Town du 26 au 28 février pour discuter de la mobilisation des capitaux privés, du financement des infrastructures durables et des stratégies pour renforcer l’investissement inclusif dans les économies émergentes.
« Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que l’ancien monde de l’aide publique au développement (APD), que nous avons respecté et servi pendant si longtemps, est en train de disparaître […] Alors la question pour les trois prochains jours est la suivante : allons-nous passer d’un modèle d’APD à un modèle axé sur la défense et la protection des intérêts nationaux ou bien allons-nous évoluer vers un modèle basé sur un investissement durable et inclusif ? »
C’est avec ces mots que Rémy Rioux, président de l’Agence française de développement (AFD), a donné le ton du Finance in Common Summit (FiCS) 2025, ouvert le mercredi 26 février au Cape Town International Convention Centre. Une centaine d’institutions de financement du développement et plus de 2000 participants ont convergé vers la capitale législative sud-africaine pour débattre des nouveaux paradigmes du financement international, alors que la planète traverse une période d’instabilité croissante : tensions géopolitiques, volatilité économique et retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Co-organisé par la Development Bank of Southern Africa (DBSA) et la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), avec le soutien de l’AFD en marge du G20, l’événement veut d’abord redessiner le rôle des banques publiques de développement (PDB). Mobilisation du capital privé, infrastructures résilientes, transition vers une économie plus durable : les ambitions affichées sont considérables.
Les chiffres du dernier rapport FiCS 2024 le confirment : 530 banques de développement, réparties sur 155 pays, détiennent 23 000 milliards de dollars d’actifs, soit plus de 20 % du PIB mondial. Chaque année, elles injectent 2500 milliards de dollars dans l’économie, représentant 10 à 12 % des investissements mondiaux. Pourtant, leur impact reste inégal.
Un déséquilibre persistant
La concentration des ressources est flagrante : 80 % des actifs des banques de développement sont détenus par les pays du G20. Pendant ce temps, l’Afrique subsaharienne, qui abrite 19 % des banques de développement, ne pèse que 509 milliards de dollars d’actifs, soit à peine 2 % du total mondial. Une réalité qui inquiète et interpelle.
« Nous avons besoin d’un choc d’investissement public, capable de mobiliser le secteur privé et l’innovation. Ce stimulus financier doit être à la hauteur des ambitions du développement durable », insiste Amina Mohammed, vice-secrétaire générale des Nations Unies. Pour elle, une refonte en profondeur de l’architecture financière mondiale est inévitable.
Banque de France.
Finance climatique : ambitions élevées, résultats décevants
Depuis 2015, les banques de développement ont investi 1700 milliards de dollars dans la finance verte. Rien qu’en 2023, elles ont mobilisé 199 milliards. Mais à l’horizon 2025, elles devront atteindre un objectif plus ambitieux : 1300 milliards de dollars.
« À l’approche de la COP30 à Belém, au cœur de l’Amazonie, nous devons redoubler d’efforts pour renforcer la résilience climatique. Nous devons développer des mécanismes de financement qui permettent une réelle inclusion des pays du Sud », exhorte un intervenant.
Paradoxe criant : bien que l’Afrique soit la région la plus vulnérable aux effets du changement climatique, elle ne capte qu’une infime fraction des financements verts mondiaux. Un déséquilibre que le FiCS 2025 cherche à rectifier, en promouvant les synergies entre les BPD. La création d’un mécanisme de financement pour la biodiversité avec un objectif de 100 milliards $ d’ici 2027 en est un des plus importants paris.
De l’APD aux investissements durables : un changement de paradigme
Au cœur des discussions : faut-il remplacer l’approche traditionnelle de l’aide publique au développement (APD) par des investissements durables et inclusifs ? « Nous ne demandons pas la charité, mais un accès équitable aux ressources mondiales pour que les pays en développement puissent bâtir un avenir durable », tranche Amina Mohammed, alors que l’efficacité de l’APD est de plus en plus contestée. La perception de « ce qu’on pourrait encore appeler aide publique » et qui « n’en est plus vraiment une » semble également faire débat, y compris dans les arcanes des banques de développement, confie à l’Agence Ecofin un haut responsable d’institution, sous anonymat.
Un constat partagé par Jin Liqun, Président de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) : « Notre banque se concentre sur les infrastructures de base pour le développement […] L’Afrique est aujourd’hui le seul continent qui conserve un espoir que d’autres ont déjà perdu. Cet espoir, c’est l’amélioration continue des conditions de vie de sa population ».
Les banques de développement doivent désormais jouer un rôle de catalyseurs de capitaux privés. « Nous devons intensifier notre coopération pour surmonter les barrières réglementaires et combler le déficit de financement du développement durable, estimé entre 2500 et 4000 milliards de dollars par an », affirme Ilan Goldfajn, Président de la Banque interaméricaine de développement (BID).
L’un des axes privilégiés : s’appuyer sur les banques locales comme intermédiaires, afin de redistribuer les fonds à des échelles adaptées aux réalités du terrain. « Les banques multilatérales de développement et les banques nationales de développement doivent collaborer étroitement. Les banques nationales possèdent une expertise locale et un réseau qui leur permet de financer directement les PME et les projets de proximité », rappelle-t-il.
Un avenir difficile à dessiner sous pression géopolitique
Si les banques aspirent à changer d’approche concernant l’aide, cette transition intervient dans un climat international déjà tendu. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et son audit des soutiens américains aux banques multilatérales pourraient rebattre les cartes. En attendant les résultats, prévus en août, plusieurs programmes de l’USAID sont déjà suspendus, ce qui ajoute une dose supplémentaire d’incertitude.
En Europe, l’extrême droite remet en cause les financements des institutions de développement, en dénonçant un coût excessif pour les finances publiques. Rémy Rioux répond : « 85 % de notre activité repose sur des prêts remboursés », et pas sur des subventions à fonds perdu. Les banques publiques de développement se retrouvent ainsi à la croisée des chemins. Et nombreux sont ces dirigeants présents à Cape Town, qui sont convenus que ce qui apparaissait comme l’APD doit laisser place à une nouvelle ère où les financements devront être structurés autrement : moins comme une aide, et davantage comme un investissement stratégique à long terme, comme insiste dans ce panel inaugural Rémy Rioux.
Et c’est toute la question qui anime les discussions au FiCS 2025. L’enjeu n’est plus simplement de mobiliser plus de fonds, mais de redéfinir les principes mêmes du financement du développement. Les acteurs présents à Cape Town devront trancher : les banques publiques de développement doivent-elles devenir de simples instruments de souveraineté économique au service des grandes puissances, ou bien assumer pleinement leur rôle d’architectes d’un système financier plus durable et inclusif ? Trouvent-elles davantage d’intérêt à collaborer pour mieux canaliser les ressources ? « Nous devons tous nous tenir ensemble, sinon nous serons pendus séparément », tranche François Villeroy de Galhau, citant Benjamin Franklin pour souligner l’importance d’une coopération internationale renforcée.