« L’idée est de transformer tout ce que nous produisons comme matière première » (Letondji Beheton, DG SIPI, Bénin)

« L’idée est de transformer tout ce que nous produisons comme matière première » (Letondji Beheton, DG SIPI, Bénin)

A l’occasion du Choiseul Africa Summit, organisé les 26 et 27 février 2025 à Cotonou, le Bénin a été comme un des modèles en matière d’industrialisation et d’attractivité pour les investissements étrangers en Afrique. Au cœur de cette dynamique, la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) se positionne comme un projet clé du gouvernement de Patrice Talon pour transformer l’économie béninoise. Dans un entretien exclusif accordé à Agence Ecofin en marge de l’événement, Letondji Beheton, directeur général de la Société d’investissement et de promotion de l’industrie (SIPI), revient sur les avancées de la GDIZ, son impact économique, les perspectives de développement et les défis à relever pour maximiser son potentiel.

Quelles sont à ce jour les capacités industrielles de la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) ? Quel bilan faites-vous depuis la création de la GDIZ en 2020 ?

Letondji Beheton : La GDIZ a été créée en février 2020 et les premiers travaux d’infrastructures ont été engagés le 1er juin 2021. Aujourd’hui, la zone couvre une superficie de 1640 hectares. Sur ces 1640 hectares, nous avons développé l’entièreté de la première phase qui couvre une superficie de 400 hectares.

Letondji Beheton, DG de la SIPI et Louis-Nino Kansoun, rédacteur en chef de l’Agence Ecofin.

A ce jour, nous avons signé avec 36 investisseurs dont 15 sont déjà opérationnels dans la zone. Nous avons trois unités intégrées de textiles qui font de la filature, du tissage, du tricotage, de la teinture, de la confection de vêtements. Ces trois unités transforment 40 000 tonnes de fibres. Le Bénin produit à peu près 305 000 tonnes de fibres par an, ce qui représente 12,7% de notre production

« Ces trois unités transforment 40 000 tonnes de fibres. Le Bénin produit à peu près 305 000 tonnes de fibres par an, ce qui représente 12,7% de notre production. »

Ensuite, nous avons des unités de transformation de noix de cajou. Nous en avons cinq qui transforment 125 000 tonnes de noix de cajou par an.

Nous avons des unités de confection de vêtements qui produisent plus de 20 millions de pièces de vêtements par an.

Nous avons des unités de transformation de soja, des unités d’extraction d’huile de coton, une unité de production d’huile à base de coques de noix de cajou, une unité de production pharmaceutique.

Nous avons aussi une unité qui produit aujourd’hui 3 millions de mètres carrés de carreaux. C’est la seule unité qui produit du carreau au Bénin.

Comment peut-on évaluer l’impact de cette zone industrielle sur l’économie du Bénin aujourd’hui et quelles sont les perspectives ?

L’idée est de transformer tout ce que nous produisons comme matière première. En ce qui concerne, la noix de cajou et le soja, il y a déjà une interdiction d’exportation des deux produits sous forme brute depuis le 1er avril 2024. Entre maintenant et les 6 à 7 prochaines années à venir par exemple, le Bénin veut transformer la quasi-totalité de sa production de fibres de coton. Pour ce faire, nous avons besoin d’à peu près 28 unités intégrées de textile additionnelles. Donc, quand nous aurons amené des investisseurs et amorcé la transformation de la quasi-totalité des fibres de coton, nous allons pouvoir générer une valeur marchande annuelle, juste pour le coton, de plus de 12 milliards de dollars. Aujourd’hui, le coton du Bénin rapporte jusqu’à 700 millions de dollars sur une base annuelle.

« Quand nous aurons amorcé la transformation de la quasi-totalité des fibres de coton, nous allons pouvoir générer une valeur marchande annuelle, juste pour le coton, de plus de 12 milliards de dollars. »

A terme d’ici 2030, nous estimons que nous allons pouvoir augmenter le volume de nos exportations de 7 à 10 milliards de dollars par an. Et notre PIB va connaître aussi une croissance entre 4 et 8 milliards de dollars par an, ce qui est très important. Vous savez, aujourd’hui, le PIB du Bénin est d’à peu près 19,4 à 20 milliards de dollars par an. Et nous avons un secteur primaire qui en représente à peu près 29 %, le secteur secondaire qui en représente 19 % et le secteur tertiaire 56 %. Dans ce secteur secondaire où nous avons les industries, tout ce qui est industrie agroalimentaire ne représente que 6%. Vous voyez qu’il y a du chemin à faire.

Donc, en termes d’impact aujourd’hui, c’est ça. Et sur les 10 prochaines années, quand nous aurons commencé à amorcer la transformation des fibres de coton, de tout ce que nous produisons comme noix de cajou, nous allons pouvoir créer 300 000 emplois directs dans la zone. Nous avons 14 000 personnes qui travaillent déjà dans cette zone et nous allons passer à plus de 30 000 emplois avant la fin de l’année.

Pensez-vous que la production locale de matières premières suffit à tout ce qui est en cours en matière de transformation ?

Les usines travaillent 8 heures, alors que vous savez qu’une usine peut tourner 24 heures sur 24, normalement c’est ce qui se fait, donc ces usines auront besoin de plus de matières premières. Au même moment que nous développons nos industries, le gouvernement aussi est en train de travailler avec le secteur privé pour augmenter les rendements.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a eu la création de Société béninoise des aménagements agricoles (SoBAA) qui va permettre le développement de plus de 500 000 hectares et l’irrigation de plusieurs milliers d’hectares. Par ailleurs, depuis trois ans, le Bénin a fortement investi dans la mécanisation agricole avec plus de 95 milliards de francs CFA. Il y a également la création de la Société béninoise de développement des Semences et des Plants (SoDeSeP) qui permettra au gouvernement de fournir des semences de qualité aux producteurs. Toutes ces initiatives visent à augmenter les rendements.

Qui parle de restrictions des exportations parle aussi de risque de développement de circuits de contrebande, notamment vers les pays de la sous-région ? Comment est-ce que le gouvernement du Bénin gère-t-il cette situation ?

Bien évidemment. La lutte contre la contrebande qui est d’abord le rôle de tout État organisé. C’est clair, c’est le travail des services des douanes, de la police, etc. Mais par contre, le gouvernement du Bénin est allé plus loin. Nous ne voulons pas empêcher les producteurs de vendre leurs matières premières agricoles. Ce n’est pas ça le sujet. Le Bénin est conscient du fait que les producteurs et les transformateurs doivent travailler ensemble. Et c’est pour ça que le président de la République a encouragé la création des interprofessions en ce qui concerne les filières. Il y a quelques mois, il y a eu la création de l’interprofession de la filière anacarde et de la filière soja. Ces interprofessions sont des creusets dans lesquels les transformateurs et les producteurs se regroupent pour décider de comment organiser les filières. Cela veut dire aussi fixer le prix de vente au kilogramme du soja ou des noix de cajou.

« Ces interprofessions sont des creusets dans lesquels les transformateurs et les producteurs se regroupent pour décider de comment organiser les filières. Cela veut dire aussi fixer le prix de vente au kilogramme du soja ou des noix de cajou. »

Donc il y a une entente mutuelle entre les deux parties. Par exemple, pour la campagne qui est en cours, les transformateurs et les producteurs se sont entendus pour fixer le prix des noix de cajou au kilogramme à 375.

Je pense que c’est la meilleure façon de combattre la contrebande. Le gouvernement n’est qu’un facilitateur. Ce sont les acteurs eux-mêmes qui ont fixé le prix au sein des interprofessions.

Vous parliez aussi des perspectives qui sont bonnes de votre point de vue. Que dire des défis ou obstacles au niveau de la GDIZ ?

L’un des défis c’est d’abord la sécurisation des matières premières. Il y a un travail qui est en cours pour régler ce problème. Ensuite, on peut peut-être citer le problème lié au manque d’infrastructures. Mais le Bénin, depuis 2016, travaille sur cette question de façon parallèle. Aujourd’hui, en matière d’infrastructures énergétiques, on a des centrales thermiques qui sont en cours de construction. On a un projet de parc solaire 300 MW juste pour la GDIZ. Il y a donc plusieurs projets qui sont en cours. Nous travaillons véritablement à relever les défis. Il y a un gouvernement et un secteur privé qui travaillent en tandem pour anticiper les difficultés et les résoudre pour qu’elles n’entravent pas dans le futur le processus de développement qui est engagé.

En abordant la question des infrastructures énergétiques, vous avez évoqué un projet de parc solaire. A une époque où les questions de durabilité et d’environnement occupent une place importante dans les discussions, comment la zone industrielle intègre-t-elle ces considérations ?

D’abord, le projet de la GDIZ a été conçu pour être un projet durable. Le simple fait aujourd’hui de transformer notre coton, nos fibres de coton ici, au lieu de les exporter à l’état brut, c’est déjà quelque chose qui nous permet de réduire l’empreinte carbone. Ces fibres étaient transportées jusqu’au Bangladesh, transformées en vêtements, puis revendues en vêtements en France, aux Etats-Unis et un peu partout.

« Ces fibres étaient transportées jusqu’au Bangladesh, transformées, puis revendues en vêtements en France, aux Etats-Unis et un peu partout. »

Aujourd’hui, nous transformons sur place ces fibres en vêtements et nous les vendons directement sur les marchés de consommation aux Etats-Unis, en Europe et en Afrique. Donc, c’est déjà une grosse réduction de l’empreinte carbone. C’est pareil pour les noix de cajou. Au lieu d’exporter les noix de cajou à l’état brut en Inde, au Vietnam, nous les transformons ici et nous les vendons en Europe et aux Etats-Unis. 60% des noix de cajou sont consommées en Europe et aux Etats-Unis.

« Au lieu d’exporter les noix de cajou à l’état brut en Inde, au Vietnam, nous les transformons ici et nous les vendons en Europe et aux Etats-Unis. »

En dehors de tout ça, en ce qui concerne l’énergie, comme je le disais tantôt, nous allons construire un parc solaire de 300 MW. Nous avons également des unités intégrées de textile qui ne polluent pas du tout l’environnement avec le système Zero Liquid Discharge (ZLD) où les eaux issues du processus de teinture sont recyclées et réutilisées. Il y a aussi le processus de transformation des coques de noix de cajou en huile qui est une autre initiative pour que la zone puisse fonctionner avec une empreinte carbone très réduite.

Propos recueillis par Louis-Nino Kansoun

 

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